16 novembre 2013

Théâtre : l’Homo Economicus et la crise illustrés par Eric Reinhardt

OPA, monde boursier, monde ouvrier, France-USA, syndicats, rachats, patronat. Ça parle, ça hurle, ça manipule. Ça s’assèche. Ça voudrait aimer mais ça n’a plus le temps d’aimer. C’est «Élisabeth ou l’Équité», une pièce à voir absolument, à Paris ces temps-ci.

Un texte écrit par Eric Reinhardt, publié par Stock et joué au Théâtre du Rond-Point.

Une histoire intime et collective dans la droite ligne de ses deux romans précédents : « Cendrillon » (2007) et « Le système Victoria », dont il est un peu la saison 3. Dans « Le système Victoria », une relation intense s’établissait entre un architecte plutôt à gauche tombait et une DRH libérale, femme de pouvoir. Côté face, un thriller économique dans le monde du BTP, côté face, un homme tombant dans le système –amoureux, hypocrite, rhétorique- de son amante.

 

Ici, il n’y a pas de sexe, mais beaucoup de chaleur. De hauteur. Élisabeth Basilico est la DRH (oui, encore) d’ATM, un groupe industriel sis à Villeneuve-Saint-André en région parisienne, et appartenant à un fonds de pension américain.

A l’entame de la pièce, une discussion entre elle, interprétée par Anne Consigny, et Denis Dubreuil, délégué CGT, nous informe qu’un nouveau plan social se prépare. A cet instant, le décor est simple, sombre. Chaque personnage se trouve d’un côté de la scène.

 

Le temps

 

Dès le plan suivant, tout change. Lumière, panneaux, cris, bureau, répliques en anglais dont la traduction française s’affiche en panneau mural. Nous sommes à New-York, au siège social du fonds de pension, dans le bureau du propriétaire. Mi octobre, été indien, quarante degrés. La tension monte : le taulier veut vendre en trois semaines, et la DRH française le met au parfum des lois et recours possibles en France. Elle lui demande trois mois.

 

Ça démarre, et tout est là : le passage de l’intime au barnum, du calme à la cacophonie, du verbe aux éléments de langages. Viendront les manipulations, les couteaux dans le dos, les pièges, les couples perdus. Le fil de l’histoire, c’est le piège qui se referme sur Elisabeth, trahie et lâchée dans ses deux vies. L’histoire, c’est celle des entreprises revendues site par site, dont le produit de travail est confisqué, le verbe pris en otage, et les résultats du travail enfouis directement dans la poche des actionnaires. L’histoire d’ « Elisabeth ou l’Equité », c’est l’invisible : les actionnaires, les profits, les éléments de langage donc. C’est aussi le temps. Celui dont on ne sait plus comment le payer. Celui qu’on a plus, quand on lutte, pour entretenir au quotidien son histoire d’amour. Celui qu’on n’a plus, quand la vie vous met toujours la tête dans le guidon, pour cultiver ce jardin intérieur qu’alors qu’on n’a plus. Et il reste une valeur, un symbole, à sauver : l’équité. Un mot. Un monde.

 

Microcosme-macrocosme

 

La grande force de ce texte, et pièce, est de mettre à jour chacun des stades de l‘effritement. Comment ? En prenant le temps. Deux heures vingt. Comment ? Avec des comédiens qui durant ces deux heures vingt gardent un tonus d’enfer. Dans cette durée fort longue, je n’ai trouvé que deux longueurs.

 

Eric Reinhardt est avec Thierry Beinstingel celui qui écrit le mieux les racages du libéralisme sur les psychés et sur les vies. Eric Reinhardt touche, ici, car cette histoire est celle d’un macrocosme (fond de pension, OPA, rachats, le boss américain qui ne comprend pas ces Français « trotskystes ») illustré par un microcosme (la famille de Dubreuil, le couple d’Elisabeth, la lutte des syndicats).

 

La mise en scène de Frédéric Fisbach est hyper créative, aéré, rythmée. Le texte est superbement écrit.

 

« -Vous êtes des sources de l’auteur ? – Non, on est DRH ! »

 

J’ai eu le bonheur de voir la première de cette pièce, mardi 12 novembre. A mes côtés et à ceux de l’amie m’accompagnant étaient assises deux femmes. Les voisines relou, qui récitaient, fort, les tirades de la DRH juste avant qu’Anne Consigny ne les disent sur scène. A chaque fois. Si bien qu’à la fin de la pièce, je me tourne vers elles et leur demande :

 

Vous connaissiez toutes les répliques. Trois solutions : soit vous avez lu le livre, soit vous avez assisté à des filages, soit vous avez été des sources de l’auteur lorsqu’il a travaillé sur son texte

Et elles de me répondre :

 

Non, on est DRH ! On parle comme elle ! Exactement !

 

Preuve par l’exemple que ce texte, cette pièce, sont justes.

 

 

Élisabeth ou l’Équité, Théâtre du Rond-Point, Salle Renaud-Barrault, 2h20 – Jusqu’au 8 décembre, 21h. Dimanche, 15h. Samedis 16 et 23 novembre, 17h30 et 21h. Relâche le lundi, et les 17 et 19 novembre.

Élisabeth ou l’Equité d’Eric Reinhardt, Stock, 188 p, 16 euros

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