07 janvier 2021

"The Good Lord Bird", la mini-série pré-Guerre de Sécession qui tombe bien

 

Ce mercredi 6 janvier au soir, des "Dixie Flag" confédérés ont été brandis par des pro-Trump qui ont envahi le Capitole. L’ancien drapeau des Etats sécessionnistes, symbole de la suprématie blanche et esclavagiste, souvent utilisé comme emblème par l’extrême-droite outre-Atlantique. 

Le funeste évènement donne un éclairage d’autant plus actuel à la mini-série historique The Good Lord Bird, diffusée à partir de ce jeudi sur Canal Plus. Une adaptation fidèle du roman de James McBride, qui lui avait valu le prestigieux National Book Award en 2013. Une histoire de ces deux Amériques qui, de la guerre de Sécession à hier, s’affrontent encore et toujours. 

 

"Brown n’a pas mis fin à la guerre contre l’esclavage, mais il a déclenché la guerre contre l’esclavage", vous dira un des protagonistes. Si vous connaissez l’histoire américaine, vous savez qui était John Brown . Si vous la connaissez peu, vous aurez l’occasion de le savoir.
Cet activiste abolitionniste (1800-1859), passé à l’action violente, pour qui une impitoyable lutte armée s'imposa comme la seule solution afin de libérer les esclaves de leur condition. Un possédé se croyant missionné par Dieu sur Terre, que sa pendaison transforma en martyr de la cause et de la civilisation. Visionnaire pour les uns, archange armé pour les autres, fanatique pour certains et terroriste pour d’autres encore – parmi lesquels le futur président Lincoln, pourtant abolitionniste aussi -.

Henry David Thoreau lui vouait grande admiration, et écrivit son éloge funèbre. En France, depuis son exil à Guernesey, Victor Hugo écrivit une lettre ouverte, publiée par la presse européenne et américaine (Lettre sur John Brown, reprise dans les Actes et paroles. Pendant l'exil (1859)). Plus près de nous, Pourfendeur de nuages de Russel Banks (1998), traitait de son histoire, qu’il faisait raconter par un de ses fils.

Le roman de James McBride…


Paru en 2013 aux Etats-Unis, traduit en 2015 en France, L’Oiseau du Bon Dieu est le troisième roman de James McBride. Le dernier à ce jour, d’ailleurs. Il valut à l’auteur le prestigieux National Book Award en 2013.
Peut-être aviez-vous rencontré McBride, venu à plusieurs festivals et salons du livre en France au milieu des années 2010. Pour ma part, j’ai animé quelques rencontres desquelles il était invité, et je me souviens l’avoir vu… en concert, pour les Mots Doubs à Besançon en 2015. Car cet écrivain, scénariste et compositeur est aussi musicien de jazz. Et son œuvre romanesque (débutée en 2002) nous plonge au cœur de ses racines et de celles d’une Amérique qui n’a pas fini d’exhumer les fantômes racistes et esclavagistes. En septembre 2016, Barack Obama lui décerna la National Humilities Medal.

C’est le cas de L’Oiseau du Bon Dieu, porté par la voix narrative d’Henry Shackleford, un jeune afro-américain, esclave et fils d’esclave dans une petite ville du Kansas. Nous sommes en 1856, dans une période qui commence à sentir la guerre de Sécession. Un jour, son père est tué devant lui. Devant, aussi, un certain John Brown, présent lors de cette scène. Allez savoir pourquoi, Brown croit qu’Henry s’appelle Henrietta. Persuadé que cet ado aux traits fins est une fille, il la libère et l’emmène avec lui. "Elle" fera parti de son armée de l’ombre. "Elle" devra vivre avec cette menace, et avec ce mensonge sur son identité. Double menace qui forme un des suspenses du livre. L’autre, c’est la trame véridique et historique : les dernières années du combat de Brown et des siens. Cette armée de pacotille aux grandes idées et aux victoires ric-rac. 


Un roman dans la pure tradition historico-politique des romans sur la période, à laquelle on ajoutera la verve narrative, le rythme frappant, les dialogues acérés et l’humour subversif de McBride (sur les Blancs comme sur les Noirs).  

… Et une adaptation aussi fidèle que bienvenue


Adapté de ce roman, la série éponyme a été diffusée en octobre dernier sur Showtime, aux USA. C’est une création de Mark Richard et de Ethan Hawke, ce dernier interprétant lui-même le rôle de John Brown. McBride a travaillé le scénario avec lui. D’où le fait que les sept épisodes suivent le roman quasiment à la lettre. Cela ravira celles et ceux qui l’ont lu : le livre est bien incarné. Cela ravira celles et ceux qui ne l’ont pas lu : ils seront saisis par la voix et par le personnage de Henry « Echalotte » Shackleford. Superbement interprété par Joshua Caleb Johnson, un quasi-débutant saisissant de justesse. D’autant que, comme dans le livre, il est protagoniste et narrateur, ce qui est une gageure d’interprétation à l’écran.

(Voir la bande-annonce)

     

Pour sa part, Ethan Hawke en fait parfois des tonnes. Il a tendance à surjouer le vieux guerrier possédé, bigot, qui demande à tout le monde de réciter la Bible. Mais il convient de dire que tel est le personnage du roman initial. Que l’acteur a compris dans beaucoup de ses méandres et de ses erreurs. Y compris cette cécité à certaines choses, comme devant cette bizarrerie : comment a-t-il pu prendre Henry pour une fille ? L’a-t-il cru, ou l’a-t-il préféré ? Chez les réalisateurs comme chez McBride, vous ne le saurez qu’au final. 


Cette méprise, trouvaille du romancier pour ajouter de la fiction à l’Histoire (celle de Brown) nourrissait la dimension picaresque du récit, et son utilité saute aux yeux de façon plus forte à l’image. Car elle introduit un doute, un trouble, mais aussi une métaphore complexe sur les liens qui peuvent unir ou opposer les opprimés aux libérateurs issus de la même classe (les propriétaires blancs abolitionnistes d’alors) que leurs oppresseurs. Elle entoure aussi le personnage de Brown d’une couche de ridicule, de too much, à travers laquelle Hawke semble s’être régalé. 

 

On comprend pourquoi ce dernier a voulu porter le roman à l’écran. Dans le dossier de presse de la série, il revendique :
"Quand j’ai lu le livre de James McBride, le climat politique ambiant de haine faisait écho à l’époque encore plus difficile à laquelle se déroule le livre. Le roman ne traite pas de politique mais de l’humanité en chacun de nous, ça m’a touché et j’ai voulu le partager avec les gens. Et cela m’intéressait d’interpréter ce personnage de l’Histoire américaine qui n’avait jamais été adapté en fiction […] En surface, la série parle de race, mais à travers le regard de de garçon qui s sent obligé de se travestir, c’est en réalité la question de l’identité qui est centrale : l’identité entant que nation, en tant que personne"



Avec ses scènes d'action savamment soignées, avec sa trame véridique (Brown) et fictionnelle (« Echalotte »), et sa B.O. entraînante, The Good Lord Bird rappellera aussi bien O’Brother des frères Coen que Django Unchained de Quentin Tarantino. Elle rappellera aussi les meilleures fictions littéraires sur les mêmes thèmes, ou la même période ; les classiques (Mark Twain), les modernes (Toni Morrison), les récentes (Colson Whitehead). 

 

Pour sa diffusion française, Canal a eu la bonne idée de garder le titre original : The Good Lord Bird.

La mini-série prend encore plus d’impact, si besoin était, depuis les évènements de ce mercredi 6 janvier 2021 au Capitole de Washington.



The Good Lord Bird. 7 épisodes de 52 mn.
Diffusion : à partir du 7 janvier, les jeudis à 21 h. 2 épisodes par soir. Disponible en intégralité dès le 7 janvier sur myCanal.
Crée par Mark Richard et Ethan Hawk, adaptée du roman de J. McBride
Réalisée par Albert Hugues, Kevin Hooks, Darnell Martin, Haifaa Al-Mansour, Kate Woods, Michael Nankin
Avec Ethan Hawke, Joshua caleb Johnson, Nick Eversman, Beau Knapp, Maya Hawke, Mo Brings Plenty, Jack Alcott, Ellar Coltrane, Hubert Point-Du-Jour…  

L’Oiseau du Bon Dieu de James McBride, disponible en poche chez Gallmeister / Totem - trad. François Happe, 480 p, 11.50 €

03 janvier 2021

Polars et Premiers romans : mes tops de 2020 (avec vidéos)

Dans quelques jours à peine, ce sera la rentrée hivernale : celle du mois de janvier. 493 romans paraîtront en ce début 2021, à partir de mercredi 6, et je peux vous dire que c’est une très bonne rentrée – qui bénéficie de reports du printemps et de la rentrée derniers – reports dus à vous savez quoi -.


Avant cela, et suite à quelques post sur mes réseaux sociaux pour clore l’année passée encore chaude, voici deux récaps de mes préférences de 2020. Je me refuse à tout classer, mais ai voulu honorer :

  • les premiers romans (français et étrangers), car c’était un jeu entre le défi et la catastrophe, que de voir son premier roman paraître cette année-là (librairies fermées durant des semaines, absence quasi-totale de festivals et salons littéraires, raréfaction des lancements en librairie)
  • les romans noirs, car c’est un de mes domaines d’expertise majeurs


Ce sont deux "Top 14", mais pour autant ce n’est pas un classement dans un ordre croissant ni décroissant. Juste mes quatorze livres préférés dans leur catégorie.

Il en est pas mal dont j’ai publié dans Lire, Le Parisien Week-End ou Causette, des chroniques et recensions. Vous trouverez des liens vers lesdits articles quand ils ont aussi été mis en ligne après publication "print" - Lire n’a pas de site à cet effet -.


Vous trouverez également quelque chroniques vidéo, faites durant le premier confinement, sur la plateforme littéraire 233 Degrés que j’avais cofondée. Vidéos à présent remises sur la page YouTube du Pop Corner.

Premiers romans





 

  • Cinq dans tes yeux de Hadrien Bells (Fr, L’Iconoclaste, août)
  • Santa Muerte de Gabino Iglesias (USA, Sonatine, février) 

 

  • Sale bourge de Nicolas Rodier (fr, Flammarion, août)
  • Et je veux le monde de Marc Cheb Sun (Fr, Lattès, mars)

 

  • Louis veut partir de David Fortems (Fr, Robert Laffont, août)
  • Un soupçon d’héroïsme de Clément Reychman (Fr, Flammarion, février)

 



Polars et romans noirs







  • Joueuse de Benoit Philippon (Fr, EquinoX / Les Arènes, mars)
  • Le Goût du rouge à lèvres de ma mère de Gabrielle Massat (Fr, Le Masque, mars)
  • Richesse oblige de Hannelore Cayre (Fr, Métailié, mars)
  • Les Dynamiteurs de Benjamin Whitmer (USA, Gallmeister, septembre)
  • Une, deux, trois de Dror Mishani (Israël, Série Noire / Gallimard, mars) 
  • Lire les morts de Jacob Ross (USA, Sonatine, novembre)
  • Fin de siècle de Sébastien Gendron (Fr, Série Noire / Gallimard, mars)
  • La Fabrique de la terreur de Frédéric Paulin (Fr, Agullo, mars)
  • Les Lumières de Tel-Aviv de Alexandra Schwartzbrod (Fr, Rivages, février) 

 

  • Terres brûlées de Eric Todenne (Fr, Viviane Hamy, mars)
  • Impact de Olivier Norek (Fr, Michel Lafon, octobre)
  • Tâches rousses de Morgane Montoriol (Fr, Albin Michel, février)
  • Cinq cartes brûlées de Sophie Loubière (Fr, Fleuve, janvier)
  • Fermer les yeux de Antoine Renan (Fr, Robert Laffont, janvier) 



29 décembre 2020

"Vernon Subutex" par Luz et Despentes : hautes fidélités

C’est une adaptation, mais c’est bien plus qu’une question d’adaptation. Ce Vernon Subutex de Luz et de Virginie Despentes est un festival de trouvailles graphiques, spirituelles, intellectuelles, un vrai travail de montage/remontage, et au final un ouvrage qui fait respirer l’âme rock. Parue en novembre dernier, dans une France à nouveau confinée et aux lieux culturels fermés, ce Vernon Subutex en version bande dessinée est aussi le livre idéal pour vivre le rock dans une époque où concerts et festivals sont impossibles. Par ce qu’il est et par le contexte dans lequel il nous arrive, c’est un des ouvrages majeurs de l’automne, et de l’année.

 

Quelles belles vies pour un type qui a disparu des radars ! Un type nommé Vernon Subutex, anti-héros de la trilogie romanesque du même nom, expulsé de chez lui par les huissiers et contraint à l’errance. Parfois réel, il squatte chez des anciens amis, ou d’anciens clients de son magasin de disques. Parfois absent, bien que vivant, l’ex-disquaire est tantôt SDF tantôt zonard, tantôt DJ et quasi-gourou.
Publiée chez Grasset entre 2015 et 2017, la trilogie Vernon Subutex raconte son histoire. On le sait, elle valut à Virginie Despentes le plus gros succès de sa carrière (qui en avait déjà connu, notamment avec son roman précédent, Apocalypse Bébé, ou encore son essai paru en 2006, King Kong Théorie ; sans oublier bien sûr Baise-moi en 1993, devenu film à scandale en 2000).

Dix-huit mois après la série, diffusée sur Canal plus et réalisée par Cathy Verney (Despentes avait quitté le projet assez rapidement), Vernon Subutex revient en images. Après coup, évidemment, que Luz soit à la réalisation tombe sous le sens : l’ancien dessinateur de Charlie, où il tenait aussi la rubrique Musique, était DJ à ses heures, et est un enfant du même rock que l’autrice. Dans une interview à 20 Minutes, il racontait comment le choix de Despentes état tombé sur lui. Qui s’y est plongé pendant deux ans.

Adaptation


Virginie Despentes a travaillé avec lui le texte de l’adaptation. On retrouve ici toutes les dimensions de l’œuvre originelle. Epousant la langue énergique de l’écrivaine, Luz met parfaitement en partition le fil d’intrigue, les déambulations urbaines, les errances du héros au rythme de ses squats et de ses plans d’un soir.

 


 

Tous les personnages sont là : le fantôme Alex Bleach, mais aussi La Hyène (qui était l’héroïne de Apocalypse bébé, prix Renaudot 2010), Xavier, Sylvie, Lydia Bazooka, et les rencontres de trottoirs quand Subutex en arrive à faire la manche.
Si vous avez lu le(s) roman(s), vous savez que, le long de ses pérégrinations, le gars est poursuivi, car il possède un précieux enregistrement vidéo d’Alex Bleach, l’ancien ami de son ancienne bande, ami devenu superstar musicale, et dont le décès brutal ouvrait le roman. L’histoire avait une double intrigue, en double face :

  • Un : que contiennent ces enregistrements, où Subutex les a-t-il planqués ? La Hyène est là pour ça
  • Deux : les pérégrinations de notre homme, dont chaque « plan » de logement et chaque rencontre forment un portrait des différents protagonistes. C’est une peinture générationnelle : ces anciennes connaissances, perdues de vue pour la plupart, sont devenues trans, réac, hardeuse, chômeur, ou bien sont rangées des voitures


Ce monde perdu des enfants du rock, Luz le fait briller sans aucune nostalgie, mais avec force d’âme. Si vous n’aviez pas lu le(s) roman(s), préparez-vous à l’émotion. 


Incarnation


Bien que son travail eût commencé avant que la série ne soit diffusée, Luz avait un défi : faire oublier Romain Duris, qui y incarnait le héros. Son Vernon à lui est moins débonnaire, plus nerveux, plus volontaire, tout en se laissant un peu porter par le vent. Il colle mieux à l’esprit "Do It Yourself" du rock indé, et en cela correspond mieux au Vernon de Despentes. Il se rapproche du Gainsbourg de Joan Sfar, il pourrait aussi sortir d’un texte des Thugs. Il existe.

2015-2020. Cinq ans ont passé. Ce n’est rien, mais il s’en est passé des choses, dont certaines recoupent les thématiques et les débats qui sont ceux de Despentes. On pense à #MeToo bien sûr, mais aussi à la façon de représenter Paris après les attentats, et après les travaux d’Anne Hidalgo. Là aussi, Luz a su illustrer et transposé quelques donnes. On pense à cette scène où des propos anti-harcèlement sont tenues… par la chienne d’un ami « logeur » que promène Vernon. Des propos qui apparaissent dans des bulles en forme d’os. Une des trouvailles dingues, où l’on rit puis admire.
Autre exemple : le roman contenait cette réplique, tenue par une autre logeuse de notre gars, à propos du supposé enregistrement de Bleach : "Ça ne vaut rien, à moins qu’il n’y révèle qu’il était l’amant d’Hortefeux". En 2020, le nom de l’ancien lieutenant de Sarkozy frappe moins, aussi Luz l’a-t-il remplacé, justement, par celui de Sarkozy dans sa tirade.

Comme le fait tout journaliste en lisant / regardant une adaptation littéraire, j’ai lu l’album en comparant avec le roman. Mesurant la qualité de "montage" opéré par Luz. Qui a transposé quelques propos de personnages dans d’autres scènes que celles où elles se trouvent dans le texte d’origine. Il a vraiment mis les mains dans le moteur, pour réinventer, traduire, recomposer une histoire qui, à l’origine, était elle-même une narration en puzzle ; Virginie Despentes revendiquait s’être inspirée des schémas narratifs propres aux séries télé. Luz a recomposé, ré-équalizé. 

 


Nouvelles dimensions


Ce Vernon Subutex est la deuxième adaptation littéraire de Luz, après celle de Ô vous, frères humains d’Albert Cohen (Futuropolis, 2016).
 
On soulignera comme il se doit l’alternance entre des passages "ligne claire" et des séquences de digressions abstraites, ou très noires, ou très rock, ou très sexe, ou très arty. Comme dans deux autres ouvrages de Luz : Catharsis (Futuropolis, 2015) et Indélébiles (Futuropolis, 2018).


On admirera les scènes de sexe, superbes.

On appréciera les séquences "rewind" donnant la voix à Bleach. Elles rappellent les séquences avec la femme à la buche dans les saisons 1 et 2 de Twin Peaks.

C’est rageur, subversif, angoissé, électrique, un peu tordu et très tendre. C’est bourré d’empathie, blindé de désirs.

C’est un de ces ouvrages, aussi, qui montrent que la pop culture est une vie. 


C’est bien plus qu’une adaptation. C’est une réincarnation – une notion ô combien prégnante dans l’histoire du rock et des rock stars -. 


Pour finir, on précisera que ce n’est pas fini. On se doute bien, en effet, qu’il est impossible d’adapter les trois tomes de la trilogie romanesque en un seul volume graphique. Un second suivra. Celui-ci adapte la totalité du premier roman, et le début du deuxième.


 


Vernon Subutex – Première partie, par Luz et Virginie Despentes, Albin Michel BD, 304 p, 29.90 €, version numérique 20 €



A voir aussi :
Une des nombreuses interviewes que j'ai réalisées avec Virginie Despentes. Ici en 2010, à l'époque où je travaillais pour le site Rue89, à la parution d'Apocalypse Bébé


(Voir la vidéo) 



24 décembre 2020

"Les Thugs – Radical History" : la bio rusée d’un monument rock

Les premiers plans de la série Vernon Subutex sont portés par des cris et des jeunes, dans la nuit parisienne, mais aussi par des riffs rageurs de ce groupe-là : les Thugs, à travers le morceau "As Happy As Possible". Après, la voix off de Romain Duris déclame qu’ "On entrait dans le rock comme dans une cathédrale, c’était un vaisseau spatial cette histoire".
Les Thugs, c’est un grand nom pour les âmes rock. C’est aussi une énigme. Paru en novembre, Les Thugs – Radical History est la première biographie de ce groupe.

Virginie Despentes, l’autrice de la trilogie romanesque Vernon Subutex (bien plus forte que la série), signe une très belle préface à ce livre remarquable. Avouant que c’est en lisant un article sur eux, dans un fanzine en 1987, qu’elle saisit 

"l’importance d’écrire ce qu’on vivait, de le faire sans faire le malin, mais sans non plus faire l’économie de son plaisir. J’ai réalisé qu’écrire était à notre portée – et que si on le faisait bien on changeait celui qui nous lit, même si c’est un ami et qu’on discute tout le temps avec lui"


Pour elle, 

"Les Thugs ont été des serviteurs, et jamais des soldats, d’une passion de colère et de rage, mais aussi de vitalité et de sincérité" 

"Ils ne venaient pas pour la drogue, ils ne venaient pas pour faire un étalage d’égo, […] ils ne venaient pas déballer une masculinité potentiellement toxique, ils n’arrivaient pas en retard, ils ne venaient pas faire l’apologie de la bagarre ; ils venaient pour la transe, ils venaient pour la liturgie"



Un groupe si loin, si proche…


Pendant seize ans (de 1983 à 1999) et en huit albums, la formation angevine a été considérée, en Angleterre puis aux Etats-Unis, comme le seul groupe de rock français à stature internationale. Signé sur le label de Nirvana, Sub Pop, et soutenu par Jello Biafra des Dead Kennedys. Dans l’histoire du rock alternatif hexagonal, les Thugs sont aussi importants que Marquis de Sade ou Taxi Girl avant eux, ou que Bérurier noir, qui débuta d’ailleurs en même temps. Les Angevins ont su développer un style unique, tantôt punk, tantôt hardcore mélodique. 



Pour ma part, je l’ai découvert après son éclosion, au début des années 1990. Plus tard, j'eus même l'occasion d'interviewer ce groupe, pour des radios associatives diverses, autant pour leur activité musicale que pour leur engagement militant. Car ce groupe, dont les membres étaient peu loquaces, était néanmoins engagé, donnant par exemple des concerts de soutien à Vitrolles, pour soutenir le Sous-Marin, café-concert menacé de fermeture par la municipalité FN dès 1997.
Je fus et resterai marqué par ce mur sonique envoûtant, ces nappes de guitare, des sifflets en suspension, une batterie "locomotive" – comme dans ce superbe "And He Kept On Whistling" (1991).



 

Pourtant, si ce groupe garde un statut iconique pour celles et ceux qui l’ont vu ou entendu, il reste un mystère : certains albums (As Happy As Possible, Strike) se vendirent à 30 000 copies à leur sortie (chiffres – honorables - issus de l’ouvrage ici chroniqué), le groupe fit de grosses tournées en France et aux Etats-Unis, mais leur reconnaissance ne fut jamais celle de la Mano Negra, de Noir Désir, de Parabellum ou des Sheriff, autres groupes alternatifs français qui débutèrent juste après eux. Alors, comment expliquer cette trace qu’ils laissent – comme en témoigne cette tournée "No Reform Tour" en juillet 2008, où l’on vit trois générations se presser pour les revoir ou pour les découvrir ?

… avec ce livre au milieu


Cela ne s’explique pas. Mais ça se raconte, et c’est précisément ce que fait Patrick Foulhoux dans Les Thugs – Radical History. Journaliste dans la presse rock depuis trente ans (je voisinai avec lui dans la deuxième mouture du Rolling Stone français, entre 2002 et 2005), le biographe déroule les fils d’une histoire familiale, régionale, puis nationale et internationale. Une histoire à trois frères et deux-trois de leurs copains angevins. L’histoire d’une génération : celle où des jeunes, frappés par Pink Floyd et par la déflagration punk ou new-wave, bricolèrent des émetteurs pour faire des radios pirates, épousèrent le vent des radios livres et des disquaires indépendants, croisèrent un manager par ci et un petit label sans le sou par-là, puis trouvèrent la bonne formule pour créer un groupe. Ainsi sont nés tous les groupes alternatifs du monde – dans le rock, dans le punk, dans le rap -. L’histoire, aussi, du Do It Yourself" musical à la française - après tout, ce vent-là venait du punk et d’une notion britannique de la production rock -. 

 

L’ouvrage est en trois temps.
La première partie présente chacun des cinq membres historiques (les Thugs ont toujours été quatre, mais ont connu deux bassistes) : Eric, Christophe et Pierre Yves Sourice, Thierry Méanard et Gérald Chabaud. Puis quelques "personnages importants dans l’histoire du groupe" : Marsu, le légendaire manager de Bérurier Noir, Véro la première sonorisatrice, quelques-uns de leurs tourneurs et producteurs, ou encore le journaliste David Dufresne (oui, le réalisateur d’Un pays qui se tient sage et lanceur des alertes "Allo @Place_Beauvau - c’est pour un signalement" sur Twitter est un enfant du fanzinat et de la presse rock).



La deuxième est celle où Foulhoux retrace le parcours des Thugs. Dans une chronologie qui épouse celle de leurs albums. Un chapitre par album. L’originalité est aussi dans la forme : l’auteur s’efface derrière les figures citées ci-dessus. Le récit enchaine les " quotes", verbatim, témoignages, anecdotes, et autres souvenirs des acteurs et témoins. Lui-même intervient très peu – quelques paragraphes à peine. On navigue donc dans une sorte de subjectivité fidèle aux évènements et aux faits. On est embarqués in situ. C’est ainsi que nous revivons le film de cette aventure musicale. Celle d’un groupe radical, musicalement comme politiquement.
D’Angers en 1978 à Angers en 2008, en passant par Paris, Londres, Berlin, Seattle, la Californie ou la Grèce, la Radical History dévoile aussi bien les coulisses de la vie du groupe, son travail de création, sa façon de tourner, de vivre (de) sa musique, et de coller ou pas à son époque.

Un livre et une belle malice


Adopter cette forme, pour biographier un groupe dont les membres furent dans une telle économie de leur parole (pour mieux libérer les riffs et les idées) révèle une malice qui est aussi un sacré respect de son sujet. Donner un tel espace de verbe à des musiciens et chanteurs qui s’exprimèrent derrière un mur du son aussi beau : chapeau.
Ce qu’a fait Foulhoux est très rock, et d’autant plus sciant qu'en lisant ces récits, il est rigoureusement impossible de ne pas écouter les Thugs. D’ailleurs, la dernière partie du livre, celle où l’auteur reprend la voix, décrit de belle plumes ses dix morceaux préférés.

Première biographie des Thugs, ce livre est le deuxième édité par une nouvelle "maison d’édition radicalement rock", Le Boulon. Avançant un mode de financement participatif (Ulule), la maison avait publié en mars dernier Dreamworld, ou la vie fabuleuse de Daniel Treacy de Benjamin Berton.

On signalera pour finir que l’intégralité de la discographie du groupe a été réédité par le label Nineteen Something, où vous trouverez également d’autres informations sur les activités actuelles des anciens Thugs. Et, en précommande, le Live Paris 1999 qui devait sortir en même temps que le livre chroniqué ici, mais dont la date prévue est finalement le 15 janvier 2021.  



Ce livre, agrémenté de tous les morceaux et clips qu’on trouve sur Internet, vous fera patienter durant des fêtes... que je vous souhaite bonnes.

(Voir le film sur la "reformation") 

 

 

Les Thugs not dead !



Les Thugs – Radical History de Patrick Foulhoux, préface de Virginie Despentes, Editions Le Boulon, 288 p, 21 €



27 novembre 2020

Diego Maradona : pourquoi parle-t-on d'icône pop ?

L'ampleur des hommages depuis mercredi. Les intégrales des chaines d’infos dès l’annonce officielle du décès. Les Unes de tous les quotidiens nationaux comme régionaux en France. Depuis que la nouvelle est tombée, ce 25 novembre sur le coup de 17 heures en France, on s’aperçoit bien que Diego Maradona, c’était bien plus que du football. Pour le meilleur (ce qu’il incarne d’Argentine, et de tiers-mondisme latino-américain des années quatre-vingt) comme du pire (les scandales propres aux stars de son rang, le dopage, la drogue, la Camorra). 


Le lent défilé devant sa dépouille à Buenos Aires ce jeudi 26 novembre, les chants de supporters à Naples, un mausolée en Inde, et ce n’est pas fini. La veillée funèbre de Diego Maradona s'est muée jeudi en hommage planétaire qui, lui aussi, transcende largement les dimensions de ce jeu et de cette politique des choses qui s’appelle le football.



Une journée a passé depuis l’annonce de ce décès. L’émotion est encore là, pour un possédé de football de ma génération (47 ans) : cette nouvelle est de celles qui font envoler une des pages de notre enfance. 

 

Face à cette mort, prenons un peu de distance. De toute façon, tout a été dit et écrit depuis hier, plutôt bien. Pour ma part, j’ai humblement parlé sur des antennes, et avais écrit ce que je pensais (de bien, de mal) au sujet du "Pibe de oro" dans Galaxie Foot. Donc nous ne (re)parlerons pas, ici, du "but du siècle" - même si franchement on l’a adoré !-. 



 

Maradona était-il le meilleur ? Même si le choix est restreint, chacun aura son avis. On rajoutera Puskas, Pelé, Platini, et Di Stefano.
Maradona était-il le plus grand ? Pour moi, oui - avec Johan Cruyff -. Car être le plus grand signifie de marquer les imaginaires, y compris ceux des plus rétifs au ballon rond. Cela signifie avoir eu un impact au-delà de sa discipline. D’avoir pris position sur les champs politiques (Cruyff le fit, Maradona le fit). Maradona restera comme le premier, dans sa dimension, à être allé à ce point au-delà de son propre sport : engagé, clivant, hénaurme, énervant. Joueur et tricheur. Bigger than life.
Voilà en quoi il s’était inscrit dans de nombreux segments de ce qui définit la pop culture. Voilà pourquoi Maradona était aussi une icône pop de son époque. Et il le restera. 


Étendard


George Best, mort lui aussi un 25 novembre (2005) ne jouait pas au foot. Il était le foot. Les Rolling Stones étaient le rock, et John McEnroe était le tennis. Diego Maradona jouait au foot et était ce foot. Pour lui gagner signifiait vaincre. Vaincre les Anglais en 1986, quatre ans après les Malouines. C’était gagner une guerre politique et éternelle, face à ceux qui n’avaient gagné qu’avec des armes et des canons.  

Deux titres de champion d’Italie avec le SC Napoli, c’était pour vaincre ce Nord. Il fut illico adopté par la ville de Naples pour cette raison. "J’étais leur étendard", écrivait-il dans Ma Vérité (Hugo &Cie, 2016, repris en poche chez J’ai Lu), poursuivant :

"J’étais l’étendard des pauvres du Sud contre les riches du Nord. Celui qui volait les riches du Nord pour donner aux pauvres du Sud. Mais ça, c’est le résumé de ma vie. C’est tout moi, ça"


Ou encore :
"Avant la Coupe du monde 1986, il faut bien dire la vérité, celui qui avait l’image du vainqueur, celui qui gagnait tous les titres, c’était bien Platini. Moi, j’étais le jogolieri, celui qui faisait le spectacle avec mes petits ponts, mes coups du foulard, mes coups du sombrero, mais moi, je ne faisais pas de tours d’honneur. Je ne gagnais pas de titres. Mon tour était venu. Je voulais tout gagner et je voulais tous les battre. Surtout ceux qui se mettaient sur mon chemin. Et c’est ce qui s’est finalement passé : je me suis battu, battu et battu et finalement, j’ai brisé le mythe Platini. Je l’ai tué"


Phrase typique du champion. De tous les champions. Certes. A ceci près que Maradona dut se battre contre beaucoup d’autres (hommes, pays, institutions du football), mais aussi contre lui-même. Se mesurer aux lois de son propre sport. S’en élever jusqu’à viser bien plus que la perfection, mais plutôt l’immortalité. Quitte, pour cela, à pactiser avec son propre côté obscur.

Le "Pibe de oro" ("gamin en or"), enfant de famille pauvre, aux origines amérindiennes, italiennes et espagnoles, devenu homme de petite taille (1m66) incarnait la fougue, la ruse, la virtuosité des gamins des rues. Mêle une fois devenu grand, c’est-à-dire champion du monde mais aussi cocaïnomane, irascible, puis parano, obèse, pestiféré, parfois homme parfois fantôme, il incarnerait toujours cette dimension "enfant roi" qui fait les stars de la pop culture.

De héros à anti-héros, des paillettes au dopage


Il y eut les frasques nocturnes dans les discothèques barcelonaises, où il commença à devenir accro à la coke – c’était pendant ses deux saisons au Barça, 1982-1984 -. Puis les années napolitaines (1984-1991), un temps où Diego Armando Maradona fut le plus beau joueur que la terre ait connu, et où il gagna ses plus beaux trophées (deux Scudetti en 1987 et 1990, une Coupe d’Italie en 1987, une Coupe de l’UEFA en 1989, champion du monde en 1986 et vice-champion du monde en 1990). Un temps, aussi où il symbolisa les années quatre-vingt versant paillettes, business, où il fut protégé par la Camorra, et où il y eut cet enfant né (en 1986) d’une relation adultère, dont il admit la paternité bien plus tard. Des années paillettes qui allaient le mener aux années dopage.

Le "Pibe de Oro "mourut le 8 juillet 1990, après la défaite de l’Argentine en finale du Mondiale. Laissant la place au seul Maradona, qui allait rester le plus grand sans jamais plus être le meilleur.
L'idole mondiale était devenue un anti-héros. Un personnage de polar. Au début des années quatre-vingt-dix, quand on évoquait Maradona, on évoquait la dope ou le dopage. En France, il fit une très brève apparition comme marionnette des Guignols de L’Info. Représenté comme un imbécile bouffi et ravagé par la drogue, son personnage tombera rapidement aux oubliettes.



 

Dieguito, Pibe de oro, icone pop


Dans le monde, il allait cependant devenir une icône pop. Quelque part entre Tony Montana et Mohammed Ali.

Depuis des années, à Naples comme dans bien des endroits en Argentine, les murs s’étaient recouverts de fresques parfois gigantesques. Des murs d’immeubles, des ruelles et des quartiers étaient, et sont toujours, des musées à ciel ouvert dédiés à la gloire de Diego. Naples est devenue un temple du street-art dédié à "Santa Maradona", où se recueillent et défilent les foules depuis mercredi. Vous en trouverez à foison sur Internet. 

Plus que Pelé avant lui, plus que Zidane aujourd’hui, Diego Maradona fut le premier footballeur à avoir trouvé un tel écho à travers autant de formes artistiques, de la peinture jusqu'à la bande dessinée, en passant par la sculpture, la danse, la théâtre, le cinéma, ou encore la musique.


En France, on connaît ces deux morceaux :

Santa Maradona de la Mano Negra, single issu de l’album Casa Babylon (1994) : "Santa Maradona priez pour moi" scandait le refrain, sanctifiant un ange échoué, un personnage qui tapait dans un ballon plutôt que sur l’adversaire. Santa Maradona glorifiait l’Argentin pour la lumière qu'il apportait à ce milieu corrompu. Ce qui, même justement en 1994, pesait ironiquement lourd en naïveté… Mais quel morceau.



 

La vida tombola, par Manu Chao (un ex de la Mano, comme on sait). Un titre qui était de la bande-son de Maradona, le documentaire d’Emir Kusturica, projeté au festival de Cannes en 2008.



 

En 1989, on ne voyait pas en direct les demi-finales de la Coupe de l’UEFA. Des gens comme moi virent après coup cet échauffement maradonesque.
Le 19 avril 1989, lors de l’échauffement précédant la demi-finale retour entre Naples et le Bayern, Diego Maradona, lacets défaits et au rythme de la chanson Live is life d’Opus, le joueur encore en or commença à enchaîner les jongles avec le génie rusé qui était le sien. Cette scène restera mythique.
 

 

Le Che du foot et la divinité païenne


Était-il de gauche ? De droite ? Nous dirons qu’il était "dieguiste". Entre le populaire et le populisme.

Fils du peuple resté proche du peuple, il était le cœur et le tambour de celui d’Argentine. On le mesure à l’ampleur du deuil national décrété sur place, et à l’envergure des foules qui l’accompagneront.

On ne mesure pas sa politisation si on ne prend pas conscience que cet homme devint une idole dans l’Argentine de Videla, et dans une Amérique latine dont les pays avaient été en coupe réglée par des régimes dictatoriaux installés plus ou moins directement par les Etats-Unis. Dans un monde où on ne parlait pas de "pays émergents" mais de "pays pauvres". Pas d’"altermondialisme", mais de "tiers-mondisme" et de "pays non-alignés".

Maradona regarda toujours avec passion les candidat(e)s et les gouvernant(s) qui osaient défier les Yankees : Peron, Chávez, Castro, et tant pis pour le populisme (voire les Droits de l’Humain). Puis Nicolas Maduro et Evo Morales. Pour l'anecdote, Diego est mort un 25 novembre, le même jour que Fidel Castro, mais quatre ans plus tard.

 Tatouage du "Che" au bras, Maradona se voulait aussi celui du foot. Au début des années 1990, il avait jeté les bases d’un premier syndicat mondial des joueurs : l’Association internationale des footballeurs professionnels. Il verra le jour en 1995, avec Éric Cantona (alors encore joueur) et le journaliste Didier Roustan à la manœuvre. Avant de rapidement retomber.

Si Diego Maradona est devenu une icône pop, c’est aussi par cet engagement-là, et la force/forme qu’il lui donna. Quelque chose entre Che Guevara et Speedy Gonzales.

Jusque dans sa dimension sacrée, Maradona revêt une caractéristique propre au héros pop. Une dimension d’idole païenne que l’on doit à… l’ "Eglise maradonienne" ! Depuis le 30 octobre 1998, cette « religion » rend gloire à Diego Maradona. On estime à cent mille ses adeptes, dans pas moins de soixante pays. Elle possède son propre calendrier, ses deux fêtes annuelles, et il n’est pas impossible que ce qui est arrivé, ce 25 novembre 2020, la fasse perdurer…



On se fera une idée de la trace maradonienne en revoyant le superbe documentaire, sorti sur grands écran en 2019 : Maradona, d’Asif Kapadia, projeté hors compétition à Cannes. 



Ainsi que Maradona, un gamin en or, réalisé par Jean-Christophe Rosé. Coproduit par Arte France, 13 Production, TSR et la RTBF. 

Ou encore : Maradona confidentiel (2018) qui sera rediffusé ce samedi 28 novembre à 22h40 sur National Geographic, et dont le teaser est ici.

Car enfin, "Maradona, c'était aussi ça"...



 

24 novembre 2020

"Cheyenne et Lola" : folle équipée et sororité chez les Ch’tis

Rencontre du polar féministe, du récit de libertés confinées, des histoires de petites frappes, de la fiction sur cette fameuse "France périphérique", avec en prime un regard à la loupe sur les migrant.e.s : Cheyenne et Lola, la série qui débute sur OCS ce 24 novembre, est une merveille de série noire.



 

Forcément, on pensera à Thelma et Louise et à Bonnie & Clyde, pour les duos en cavale. On pensera aux films de Ken Loach ou de Bruno Dumont, pour le réalisme social et décalé. On pensera aussi à Fargo, pour l’utilisation des décors. On pensera enfin au Quai de Ouistreham de Florence Aubenas.
On a l’impression d’avoir déjà vu Cheyenne, d’avoir déjà vu Lola. D’avoir déjà lu et vu des héroïnes comme elles. En fait, non. Pas comme ça. Cette nouvelle série assemble le polar social, l’aventure de solidarité entre femmes, et le polar de gangsters (locaux). C’est une série qui plaira aux férus de tous ces genres-là.

L’histoire 

Elle se déroule dans le nord de la France, sur les bords de la Manche. Sortie de prison après avoir purgé une peine pour complicité dans un braquage, Cheyenne vit dans un camping. A trente-cinq ans, elle recommence sa vie, elle est tatoueuse à ses heures, et son rêve est de s’établir comme tatoueuse professionnelle au soleil. Au Brésil. Pour ça, elle accumule les heures de ménage : dans des maisons et des hôtels, mais aussi sur les ferries assurant la liaison avec l’Angleterre. Ce rêve trouve sa racine dans une volonté : prendre ses distances avec son mari, homme violent, toujours incarcéré, qui refuse le divorce. Ce rêve, c’est sa survie.

Cheyenne est une enfant de la région. Elle a grandi dans une famille catégorie "cas sociaux". Sa demi-sœur, Mégane, fait elle aussi des ménages, et assouvit sa soif de reconnaissance à travers son blog libertin, qui lui vaut l’aura des mâles du coin. Elle fricote aussi avec la petite truanderie locale.
Celle que Cheyenne n’a connu que trop. Rapport à son passé, à son mari. Car depuis que celui-ci est au trou, un autre caïd contrôle tous les trafics : prostituées, drogue, et aussi les migrants. Yannick Bontemps a tout le monde à sa botte, y compris sa femme Babette, qui tient tous les comptes. Jusqu’à ce qu’elle se mette à vouloir les régler…

Et la Lola du titre, dans tout ça ? Elle est le moteur à emmerdes. Pour tout le monde, enfin presque. Et pourtant, tout le monde lui dit : qu’est-ce qu’elle est belle… Mais beaucoup ne voient que ça, chez cette bimbo hyper sexy, frivole, addict au shopping et à Instagram. Elle se révèle vite une fausse ingénue, et complice idéale pour sales coups.  
Débarquée dans la région pour suivre son amant, un coach fumiste en "positive attitude", elle se retrouve vite mêlée à un meurtre. Se retrouve vite au milieu du panier de crabes et des trafics du coin.
Elle a mis son destin dans ces engrenages.
Tous les engrenages de Bontemps.

Elle et Cheyenne deviennent celles qu’on cherche, celles qu’on veut. Celles qu’il faut choper (dans tous les sens du terme). Qui en savent trop. Mais qui demeurent indispensables – vous verrez pourquoi -.

(Voir le teaser) 

 

Toutes les couleurs du noir


A partir de là, chacun des personnages décrits dans ce résumé auront l’occasion d’avoir un coup d’avance. Vous verrez ce qu’ils en feront.
Ajoutez au puzzle un flic amoureux, une hiérarchie corrompue, des femmes de ménage exploitées, des guerres de clans et de familles, du passé qui s’en va et qui revient : vous avez le tableau d’un polar du tonnerre.

Chacune des pièces est interdépendante, car les protagonistes principaux comme secondaires ont plusieurs facettes. En cela, Cheyenne et Lola respecte ce code propre à tous les bons romans et films noirs : tous les personnages ont un côté clair et un côté obscur. Ni bons ni méchants, ni victimes ni suspects, mais un peu de tout ça. D’ailleurs, l’ultra-réalisme de la série ne verse dans aucun misérabilisme (psychologique, social, victimaire).

Bien des codes du genre noir sont là, brillants. On appréciera ici l’écriture de Virginie Brac, qui fut une autrice de huit (bons) polars, et dont on garde un souvenir précis de Cœur-Caillou en 1997, puis Tropique du pervers et Notre Dame des barjots en 2000 et 2002 (avec son personnage de Vera Cabral, psychiatre urgentiste). Elle est depuis devenue scénariste, qui a écrit la saison 2 d’Engrenages, participé à la saison 4, et crée plusieurs séries dont Les Beaux Mecs ou Tropiques amers.

Toutes les nuances du noir sont là, parce que chaque protagoniste existe suffisamment pour les faire vivre. Chacun a sa place dans la dramaturgie, et chacun acquiert une certaine densité car il incarne un petit quelque chose de particulier dans la variété des thèmes traités : sort des migrants, trafics des migrants, violence domestique (sur les femmes et sur les enfants), exploitation salariale, aléas économiques d’une entreprise de ménage, tabous familiaux, petits et grands trafics dans un coin pommé mais ouvert, amours contrariées, sororité, solidarité, fatalité.  

Cheyenne, Lola et les autres


On sait bien que le décor est un personnage, dans ce genre-là. Cette saison 1 a été tournée entre Cherbourg, Le Touquet et Dunkerque. Eshref Reybrouck (Undercover sur Netflix, c’était lui), réalisateur de cette première saison, a su donner parfois des airs de rêve à des paysages lugubres et aussi maudits que le destin des personnages.

On est secoué par l’interprétation subtile de la Belge Veerle Baetens, remarquée entre autres dans le film Alabama Monroe de Felix Van Groningen en 2013. Sa Cheyenne oscille entre le fatalisme, l’héroïsme, la solidarité, l’abattement, et un certain humour caustique.

On apprécie hautement les compositions d’Alban Lenoir en jeune flic, de Patrick d’Assunçao en caïd local, de Sophie-Marie Larrouy en demi-sœur nympho et terrible, de Natalia Dontcheva en Babette fatale.

Et on est saisi par le rayonnement et l’envergure que Charlotte Le Bon donne à Lola. Depuis qu’elle s’était fait connaître en miss Météo puis en chroniqueuse au Grand Journal sur Canal+, la pétillante Québécoise a enchaîné une petite vingtaine de films devant les caméras. Elle parvient à jouer une sorte de cagole du Nord, un personnage plein de double-fonds et d’énergies aussi contraires que les vents - du nord, justement -. Toujours là quand il faut mais rarement là où il faut, elle donne à cette saison 1 la fausse naïveté qui équilibre à merveille la solidité fêlée de Cheyenne. On voit ces jours-ci, sur les réseaux sociaux, à quel point elle fut en joie d’incarner cela. 

Cheyenne, Lola et les autres, sont de sacrés personnages. Cheyenne et Lola est une sacrée série. La première saison débute ce mardi, et son autrice Virginie Brac m’assurait que la suivante était déjà à l’étude.  




Cheyenne et Lola. 8 épisodes de 52 mn
Diffusion sur OCS Max à partir du 24 novembre, 20h40. Puis à la demande
Créée et écrite par Virginie Brac
Réalisée par Eshref Reybrouck
Avec Veerle Baetens, Charlotte Le Bon, Patrick d'Assumçao, Alban Lenoir, Sophie-Marie Larrouy, Natalia Dontcheva,…


21 novembre 2020

"La révolution, ça commence par l’écriture" : Jean-Patrick Manchette, not dead

Cette année 2020 marquait les 25 ans de la disparition de Jean-Patrick Manchette. Un des romanciers français les plus importants de son genre, et de son temps. Raison pour laquelle plusieurs ouvrages ont été (re)publiés.  
J’avais écrit le long article qui suit en février dernier, pour le magazine L’Officiel Hommes. Commandé à l’occasion des hommages anniversaires, il m’avait amené à interviewer Jacques Tardi, Nicolas Mathieu (prix Goncourt 2018), François Guérif, Philippe Labro, Frédéric Paulin et Nicolas Le Flahec. Et à mettre en perspective une œuvre magistrale.
L’article a été victime de la Covid-19, et n’a pas été publié (si vous saviez le nombre de sujets dans ce cas, chez nombre de journalistes même culturels…). J’en ai récupéré les droits, et le publie sur mon blog dans une version adaptée. Pour une ballade de week-end et de tout temps en manchettie, pour les fans comme pour les profanes. 

 


 

"Pour savoir écrire, il faut savoir vivre" : ces mots sont extraits d’une préface que Manchette donna en 1995, pour un roman qu’il avait aidé à faire publier dans la Série Noire. Un livre écrit par un ancien braqueur, Charles Maestracci, qui signait sous le pseudonyme d’Alexandre Dumal. Le titre : Je m’appelle reviens, n°2376 de la prestigieuse collection. Quelques semaines plus tard, le 3 juin, Manchette mourrait à Paris, à l’âge encore vert de cinquante-trois ans. Depuis, cette antienne, "Je m’appelle reviens", apparaît aussi comme un salut tout « manchettien ». Une disparition et un pied-de-nez, tout à fait dans l’esprit de l’homme, qui fut dans sa jeunesse un proche de l’Internationale situationniste. En écrivant « Pour savoir écrire, il faut savoir vivre », Manchette avait d’ailleurs adapté à sa sauce une citation de Guy Debord :
"Pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre"
 
En 2015, quand sortait le film The Gunman, réalisé par le Français Pierre Morel avec une distribution internationale (Sean Penn, Idris Elba, Javier Bardem), on s’apercevait que vingt ans après sa mort, le nom de Manchette résonnait toujours : il s’agissait d’une adaptation de La Position du tireur couché, le dernier roman publié de son vivant. Un livre qui avait déjà été porté à l’écran en 1982 : Le Choc de Robin Davis, avec Alain Delon en tête d’affiche. L’acteur, déjà classé à droite, s’était entiché des polars du gauchiste Manchette, et avait joué dans trois films tirés de ses romans : Trois hommes à abattre (d’après Le Petit Bleu de la côte ouest), Pour la peau d’un flic (de Que d’os !) et Le Choc.
C’est que, voyez-vous, cet écrivain-là a autant attiré, divisé, que fasciné et intrigué.

La révolution "néo-polar"


 C’est que cet homme-là a tout simplement révolutionné un genre en France : le polar. En onze ans, et autant de romans. De Laissez bronzer les cadavres (coécrit avec Jean-Pierre Bastid) en 1971 à La Position du tireur couché en 1982, en passant par Nada (adapté par Claude Chabrol), L’Affaire N’Gustro, Fatale, et La Princesse du sang (inachevé, paru après sa mort en 1996). Manchette est celui qui, quarante ans après les "pulps" et les hard-boiled américains (Dashiell Hammett, Raymond Chandler), a dépoussiéré un polar hexagonal qui ronronnait un peu dans la France pompidolienne. Sa patte : une "intervention politique" revendiquée, une articulation réussie entre le "roman de gare", le marxisme (revendiqué), un style minimaliste, l’humour froid et noir, et un usinage qui allie une langue précieuse et une verve argotique. L’écrivain se distinguait de ses pairs par une activité théorique inlassablement, menée dans son Journal et dans ses nombreuses chroniques. C’est précisément cette activité qui expliqua cette longue parenthèse : entre 1982 et 1995, Manchette ne fit paraître aucun roman. Les seuls écrits qu’il reste de cette période, ce sont ses articles (publiés dans les revues Pilote, Hara-Kiri, Charlie, BD, Polar) et cette correspondance accrue avec ses amis, ses confrères, ses éditeurs : on en goûte la saveur dans l’ouvrage Lettres du mauvais temps – Correspondance 1975-1995 publié au printemps à La Table Ronde.

"Il adorait la bière belge"


Homme rare, du fait d’une longue période d’agoraphobie qui l’empêcha, à partir de la fin des années 1970, de mettre le nez plus loin que son palier, il était un forçat de travail. Philippe Labro était rédacteur en chef à RTL, et avait publié trois romans et réalisé quatre films (dont L’héritier) quand il est tombé sur Le Petit Bleu de la côte ouest. "Fasciné", il a illico cherché à en faire un film. Contact fut établi :

"Il n’était pas encore agoraphobe, nous nous sommes donc retrouvés dans un bistrot non loin de RTL. Devant un lapin-moutarde (qui est devenu un gag entre nous, et qu’on retrouve dans quelques romans), on a parlé cinéma, roman policier américain. J’ai été touché par sa sensibilité, sa fragilité, son extrême intelligence et son extrême culture"


Labro fit alors acheter les droits par un producteur, et les deux hommes commencèrent à travailler l’adaptation, accompagnés de l’écrivain et acteur Daniel Boulanger (futur membre de l’Académie Goncourt). Mais l’affaire traîna, et les droits ont fini par être rachetés par un autre producteur. Qui allait faire le film avec Alain Delon : Trois hommes à abattre. Aujourd’hui, Labro souligne avec une certaine émotion dans la voix que

"Le film ne ressemblait absolument plus à notre adaptation. Ni au livre, à mon avis… Mais entre temps, on avait établi un lien. Notre relation est devenue une belle amitié"



 C’est finalement pour son septième film, La Crime (1983), qu’il parvint à œuvrer avec son ami : sur un scénario original de Jean Labib, Manchette travailla au scénario et aux dialogues.

"Il m’a beaucoup apporté, admet-il aujourd’hui, et si c’est un film plutôt réussi, c’est en grande partie grâce à lui. Il y a des répliques dont je me rappelle par cœur, comme ce « Il est con, mais pas idiot » ». Pour lui, Manchette restera ce

"Bourreau de travail, et un homme méticuleux, courtois, aimable, toujours prêt à changer et à transformer s’il le fallait. Et en même temps, très sûr de ce qu’il écrivait. [...] On se voyait régulièrement. J’allais chez lui, je montais à pieds les cinq étages de son immeuble de l’avenue du Docteur Netter (Paris 12e). On faisait des séances de travail, trois-quatre fois par semaine. Jean-Patrick nous attendait avec son texte toujours parfaitement dactylographié. Car c’était un maniaque du texte propre, à l’alignement, au paragraphe et à la virgule près. C’était exaltant. Il était enjoué, on rigolait : il adorait la bière belge"


Tardi et Griffu


C’est un peu avant, au milieu des années soixante-dix, que Jacques Tardi avait rencontré Manchette. Déjà auteur de plusieurs albums, il était de cette foisonnante galaxie de magazines tels Pilote, L’Echo des Savanes, Métal Hurlant. Crée par Jean-Pierre Dionnet, ce dernier était dédié à la science-fiction, et il était question d’y insuffler un air de polar. "Ça ne s’est jamais fait, mais c’est sur cette base-là que j’ai rencontré Manchette", se rappelle Tardi, il était en train de terminer Fatale (qui parut en 1977, ndlr). On travaillait à l’adaptation de ce livre-là en bande dessinée. Au bistrot, en tête-à-tête. On buvait des demis, beaucoup de demis, et très rapidement on parlait d’autres choses, de cinéma par exemple". Et le dessinateur de poursuivre :

"De mon côté, je faisais le découpage, en fonction de ce qu’il me racontait. Je lui faisais des croquis. Il repartait avec ça, qu’il réadaptait et redialoguait, et ensuite moi je passais à une version définitive. A un moment, chose inexplicable : nous abandonnons, et passons à autre chose : Griffu. Manchette n’avait pas d’idées précises. Mais c’était l’époque du trou des Halles, des scandales immobiliers : on est alors parti là-dessus. Avec un personnage traditionnel de privé, qui va être vite dépassé par les évènements. Ça s’est passé comme ça"



Et Griffu fut publié dans une revue éphémère, BD, l’hebdo de la BD, qui exista à peine un an entre les automnes 1978 et 1979. Des romans de l’écrivain, l’illustrateur revendique

"Apprécier l’état d’esprit général. J’adhère tout à fait aux idées de Manchette. Par exemple : le malaise des cadres du Petit Bleu. Le type qui tourne en rond sur le périphérique, je trouvais que c’était une très belle idée. Tout ça c’était notre époque, ce qu’on en ressentait au moment précis du livre"

Et de l’homme, Tardi garde ce souvenir marquant :

"Cette précision sur les armes, que j’appelle son côté « Manufrance », qu’on retrouvera d’ailleurs dans tous ses romans. Ainsi, Griffu n’a pas n’importe quoi, il a un pistolet Mauser HSC, et Manchette écrit : « C’est une belle arme, ça contient huit cartouches calibre 32 ACP. Ça sert à faire des trous. Ça sert à mettre fin à des discussions »"


Exemple par l’image, dans la vidéo ci-dessous, extraite d’un sujet que je publiai sur Rue89 en 2010, à l’occasion de l’adaptation par Tardi de La Position du tireur couché.

(Voir la vidéo "Cours d'adaptation avec Tardi") 



"La révolution, ça commence par l’écriture"


Avant de sublimement devenir le créateur des éditions Rivages/Noir et le découvreur d’Ellroy en France, François Guérif était libraire et spécialiste du cinéma noir. Déjà directeur de collections (Red Label, Fayard Noir), il était rédacteur en chef de la toute nouvelle revue Polar quand, en 1979, il rencontra le fils de Manchette : Tristan Manchette, aka Doug Headline, alors journaliste spécialisé dans la science-fiction et les contre-culture (il est ensuite devenu éditeur traducteur, réalisateur). C’est par lui que le contact fut établi avec le père. Guérif se rappelle :

"En fait, on ne s’est pas tellement vus, puisqu’il était agoraphobe. On avait un échange très régulier au téléphone. Il aimait beaucoup parler. C’était toujours extrêmement agréable. Il avait une voix extraordinairement douce et très séduisante. Et une discussion de plus érudites"


De ces douceurs et éruditions, propres aussi à Guérif, naquit une profonde amitié. Raison pour laquelle le fils choisit Rivages pour faire éditer en 1996 La Princesse du sang, roman posthume et inachevé, et non la Série Noire à laquelle son père avait toujours été fidèle. Aujourd’hui, François Guérif rit quand il se souvient avoir

"Réussi à le filmer pour une émission. C’était un début d’hiver, on l’avait emmené dans le bois de Vincennes, plus on s’éloignait de la Porte de Vincennes plus il avait peur ». Et tient à surligner : « Il a choisi un domaine, celui du polar. Il avait une réflexion politique, littéraire, sur ce qu’était la littérature et ce genre littéraire-là, en disant par exemple que « la révolution, ça commence par l’écriture ». Manière de dire que ce n’était pas parce qu’on mettait en scène des gens aux idéaux magnifiques ou des flics pourris qu’on faisait un bon polar"


Et l’ami de poursuivre : "Il a poussé cette démonstration très loin avec La Position… Il m’avait dit en interview : « J’ai fait exprès de prendre le sujet le plus con, un tueur qui veut quitter son organisation, pour prouver que d’une histoire bête on peut faire un bon roman par l’écriture »". Quelques temps après, c’est Manchette, dans un article pour Libération le 7 juillet 1987, qui relança les ventes d’un livre qui, alors, était un échec commercial : Lune sanglante, le premier livre de James Ellroy traduit en France. Chez Rivages… Guérif et Manchette étaient et restent des passeurs de textes. 



"C'est par ça, et pour ça, que je me suis mis à écrire du roman noir"

 

Malgré lui donc, cet homme-là initia une école : on l’appelle "néo-polar". Allaient s’y engouffrer des hommes un tantinet plus jeunes : Jean-Bernard Pouy, Thierry Jonquet, Didier Daeninckx, Patrick Raynal, Serge Quadruppani. Plus tard, ce fut Jean Echenoz qui revendiqua être marqué par cet écrivain, avec qui il échangea d’ailleurs quelques missives. Aujourd’hui, plusieurs revendiquent être ou avoir été sous influence manchettienne. C’est le cas de Nicolas Mathieu, né en 1978, prix Goncourt 2018 pour son deuxième roman, Leurs enfants après eux. Dont le premier livre, en 2014, était un roman noir : Aux animaux la guerre. S’il avoue avoir "adoré tout de suite" des œuvres comme Nada ou Le Petit Bleu…, découverts à 21 ans, il parle de "choc" en évoquant le recueil des Chroniques (Rivages, 1996) :

"Une théorie sur : à quoi sert le polar, sur la façon de se servir de récits criminels pour ensuite en faire autre chose… Manchette, c’est du roman accessible à tous, divertissant, et qui par la bande fait totalement autre chose : de la politique. Pour moi, il y a eu un avant et un après. C’est par ça, et pour ça, que je me suis mis à écrire du roman noir"


L’écho est le même chez Frédéric Paulin, née en 1972, dont la trilogie La Guerre est une ruse (éditions Agulo, entre 2018 et 2020) raconte le terrorisme islamiste en France depuis 1995 par le prisme du roman d’espionnage et de fait-divers :

"Il y a une intrigue, et une analyse du monde (la rénovation de Paris, la corruption, etc), mais on sent que tout ça prend corps dans une problématique bien plus large, sociale, politique. Le tout avec un humour qui lie le cynisme et la violence"


Alors : comment, dans la France du XXIe siècle, ne pas faire le lien avec… Michel Houellebecq (même s’il ne l’a jamais évoqué) ? Comment ne pas pointer une écriture qui, à des degrés divers chez les deux hommes, se distingue par sa neutralité et sa froideur apparentes, sa densité pastiche, cynique, pamphlétaire, passant au crible l’esprit de l’époque sans avoir l’air d’y toucher ? Ainsi, oui, Manchette est définitivement actuel. D’ailleurs, un universitaire bordelais devenu expert en manchettie en témoigne : Nicolas Le Flahec, un des anthologistes ayant travaillé sur les Lettres du mauvais temps, après une thèse et un ouvrage analytique sur son idole. Professeur de français au lycée pendant quelques années à Bordeaux, il faisait lire du Manchette à ses élèves. Aujourd’hui prof à l’Université Michel de Montaigne à Bordeaux, il fait de même. A chaque fois, et à son propre étonnement : ça « marche », se réjouit-il

"Ses personnages intéressent les jeunes, sa narration aussi. Je m’en suis rendu compte dans le cadre de lectures à haute voix : ça prend, ils rient. Nada est un livre qui les interroge même s’ils n’ont pas le bagage politique ou référentiel, car c’est aussi une réflexion sur le terrorisme. Ô dingos, ô châteaux ! et Fatale résonne toujours, car les deux héroïnes féminines intéressent très fortement les filles"



Ce quadragénaire de conclure :

"Cela renforce dans mon opinion qu’il y a tout plein de raisons d’aimer Manchette. On peut en avoir une lecture politique. On peut en avoir une approche intellectuelle. On peut rire. On peut être embarqué par la puissance de sa machine romanesque"



Pour (re)découvrir Manchette dans sa démarche, on regardera cette vidéo : un portrait datant de 1983. 


Lettres du mauvais temps – Correspondance 1977-1995, La Table ronde, mai 2020, 544 p, 27.20 €
Play it again, Dupond – Chroniques ludiques
, La Table ronde, mai 2020, 152 p, 23.20 €
Réédition de L’Affaire N’Gustro, avec une préface de Nicolas Le Flahec et une lettre inédite de J.-P. Manchette, en juin 2020, à la Série Noire (Gallimard), 224 p, 14 €

 

14 novembre 2020

"Marseille Capitale Rap" : de IAM à JuL, la saga d’un hip-hop trop puissant

C'est un documentaire qui rassemble quatre générations de rappeurs - de IAM à JuL en passant par la Fonky Family, les Psy4 de la Rime,  Keny Arkana et bien d’autres -. "Marseille Capitale Rap" raconte trente ans d’histoire culturelle et politique de la cité phocéenne, mais également de l’hexagone. Diffusé ce soir sur France 5 (et lundi sur France Région Paca), il mobilisera aussi des live sur les réseaux sociaux. Le Pop Corner l’a vu en avant-première. 

 



"Trente ans après son apparition, le rap a conquis Marseille. Jamais un mouvement culturel n’a aussi rapidement et profondément marqué la ville. Jamais autant d’artistes marseillais n’ont généré un tel succès commercial" : ce sont les premières paroles du film, entièrement narré par Faf Larage. Concocté Gilles Rof, réalisateur de documentaires déjà abordé par ce blog, journaliste correspondant du journal Le Monde, et par Daarwin, réalisateur et photographe, « Marseille Capitale Rap » est une histoire transversale, qui va du milieu des années quatre-vingt à nos jours (le tournage a duré jusqu’à la fin de l’été, le montage et la post-prod jusqu’à cet automne). 

 

(Voir le teaser)


Revenons aux premiers soubresauts. Au milieu des années quatre-vingt. L’éphémère émission télé "H.I.P-H.O.P.", diffusée de janvier à décembre 1984 sur la première chaine, avait initié la jeunesse française au breakdance et au hip-hop. Depuis 1981, l’explosion des radios libres avait préparé le terrain. A Marseille, c’était Radio Sprint, Radio Galère et surtout Radio Star. Sur cette dernière, un certain Philippe Subrini portait "Vibration", une émission qu’allaient bientôt intégrer Philippe Fragione et Éric Mazel. Bientôt, ceux-ci deviendraient "Akhenaton" et "DJ Kheops". Après avoir passé des étés à New York à la rencontre de ses rappeurs, ils allaient cofonder le groupe IAM, avec Shurik'n (Geoffroy Mussard), Imhotep (Pascal Perez), Kephren (François Mendy) et Freeman (Malek Brahimi).
En décembre 1989, la formation allait enregistrer une première cassette : Concept. Un son pur, une maitrise du sampler et du mixage hérité de l’apprentissage aux USA. Pour tout le rap français, ce fut une secousse. Plus rien ne serait pareil. Et aujourd’hui, IAM demeure le nom qui a libéré toute une jeunesse. A commencer par celle de Provence.

Le film raconte ce qui se passait là, juste avant et juste après : les rendez-vous à la station de métro Vieux-Port, les sessions "micros ouverts" au rap qui ont lieu à la Maison Hantée, bar du Cours Julien qui était pourtant un repère de rockers. Il rappelle qu’IAM avait inventé, invoqué, un rap extrêmement novateur. Marseillais jusque dans sa façon de mixer des musiques arabes entendues à Noailles et à Belsunce, ces deux quartiers du centre-ville. Le film n’oublie pas de signaler l’importance, d’ailleurs, de Bouga et de "Belsunce Breakdown".  



Quatre générations


Le récit de Faf Larage souligne à quel point le rap « était fait pour cette ville, bavarde et cosmopolite ». C’était un rap métissé, arabe et provençal, tchatcheur et blagueur, moderne et intemporel. Un rap qui signait non une cité, mais toute "une cosmopolitanie", dit l’un des nombreux artistes s’exprimant dans le film.

A raison, la première partie raconte beaucoup IAM : ils étaient les pionniers, et sont à jamais les parrains. Entre autres par leur politique de label indépendant et de pépinière, à laquelle les trois générations suivantes doivent beaucoup. 


 Le documentaire montrera, et c’est là son mérite, comment le rap a ensuite percuté chaque génération de façon phénoménale, mais très différente. En quoi chacune des figures, chacune des générations qui ont suivi, sont dans une filiation revendiquée, mais aussi dans une différence fondamentale.


La deuxième génération est celle de la Fonky Family, ce "collectif à rallonges" né en 1994, dont l’énergie sauvage se distingue de l’architecture réfléchie d’IAM. On savourera le récit de cette union précurseur avec Akhenaton.

 

 

La troisième, c’est les Psy4 de la Rime. Ils viennent des quartiers Nord, et sont donc les premiers rappeurs marseillais à ne pas être issus du centre-ville. Ils racontent encore autre chose. Deux des quatre membres poursuivent une carrière solo : Alonzo et Soprano. Ce dernier est, depuis, devenu une méga-star, après avoir été le premier à mixer des chansons de variété dans son rap. "Soprano, c’est Obama. C’est la réussite noire marseillais", dit un jeune témoin de la génération suivante.

 

C’est aussi le "rap conscient, militant, altermondialiste et antilibéral" de Keny Arkana.  

La quatrième est celle de SCH, de Naps, de Kofs, de Soso Manes, et surtout avec celui qui est devenu le symbole de Marseille : Julien Mari, alias JuL. Vingt albums en six ans, et quatorze disques de platine.


Une histoire plus grande que le rap


C’est alors que "Marseille Capitale Rap" raconte une histoire plus grande : la nôtre, depuis trente ans.

Une histoire marquée par le meurtre d’Ibrahim Ali, le 21 février 1995. Ce jeune de dix-sept ans rentrait d’une répétition avec son groupe, les B-Vice, quand il fut abattu par des colleurs d’affiche du Front National. "Ça a changé le rap marseillais. Il y a eu beaucoup plus de profondeur après", témoigne Soprano.
Marquée, aussi, par ce paradoxe : cette ville est reconnue comme une des capitales continentales du rap et pourtant, en 2013, lorsqu’elle sera la capitale européenne de la Culture, les institutions n’accorderont aucune place à cette culture-là. 

 


Marquée, aussi, par cet autre épisode des ingérences politiques et institutionnelles, par le drame de la rue d’Aubagne, le 5 novembre 2018. Marquée, portée et habitée, enfin, par cet OM dont il est bien sûr question ici, puisque le club comme son stade sont un poumon de la ville (et une scène pour Soprano).

Chroniquant la ville sur trente ans, "Marseille Capitale Rap" ne passe pas sous silence les règlements de compte, les trafics, qui sont la vie ou le décorum des jeunes rappeurs comme Soso Manes. Le film est aussi le portrait d’une Marseille devenue "plus dure, et toujours plus abandonnée", où on est passé "d’un rap de CPE à un rap où ça fume".
Il décrypte le potentiel social et fédérateur qui a construit quatre générations. C’est une partition de la musique urbaine d’un morceau de l’hexagone où, si l’on se sent marseillais avant tout (c’est dit par certains ici), c’est parce que Marseille est quelque chose comme un plus que France. C'est la France augmentée des ères Méditerranée (on rappellera que Phocée fut fondée par les Grecs). C’est en cela que l’imaginaire y fut et y demeurera à jamais "pas pareil ", "trop puissant" (je paraphrase ici deux slogans connus), romantique et violent. C’est une ville où j’ai vécu, que je connais, que j'évoque toujours avec passion, connaissance, cœur et (un peu de) raison. 


 

Marseille, c’est comme la Fonky Family, c’est "un collectif à rallonges". Elles sont dépliées et racontées dans ce film. 




"Marseille Capitale Rap"
Réalisé par Gilles Rof et Daarwin
Avec la participation de : Akhenaton, DJ Kheops, Imhotep, Shurik’n, Soprano, Alonzo, SCH, DJ Djel (Fonky Family), Sat l’Artificier (Fonky Family), Bouga, Keny Arkana, JuL, Kofs, Soso Maness, Mino, 3eme Oeil, REDK, Hollis L’infâme, Faf Larage, Hélène Taam, Saïd Ahamada, B-Vice, Namor, Mourad Mahdjoubi (Uptown), JMK$…
Production : 13 Productions, avec France Télévisions
Durée : 58 mn
Diffusion : samedi 14 novembre à 22h30 sur France 5, lundi 16 novembre à 22h40 sur France 3 PACA
Dès samedi, le documentaire sera accessible en replay sur le site de france.tv


Pour les 30 ans du rap marseillais, deux live sur les réseaux sociaux :

  • Avant la première diffusion, de 21h30 à 22h30 ce samedi 14 novembre, Sat L’Artificier, membre de la Fonky Family, animera un live sur son compte Instagram (@satlartificierff)
  • Lundi 16 novembre à 21h30, les deux beatmakers DJ Djel (Fonky Family) et L’Adjoint Skenawin (Psy4 de la rime, Soso Maness, SCH, JuL...) mixeront en live sur Facebook. Le live sera diffusé sur la page Facebook de DJ Djel (@jdjel.dontsleep) ainsi que sur la page de France 3 PACA