29 décembre 2020

"Vernon Subutex" par Luz et Despentes : hautes fidélités

C’est une adaptation, mais c’est bien plus qu’une question d’adaptation. Ce Vernon Subutex de Luz et de Virginie Despentes est un festival de trouvailles graphiques, spirituelles, intellectuelles, un vrai travail de montage/remontage, et au final un ouvrage qui fait respirer l’âme rock. Parue en novembre dernier, dans une France à nouveau confinée et aux lieux culturels fermés, ce Vernon Subutex en version bande dessinée est aussi le livre idéal pour vivre le rock dans une époque où concerts et festivals sont impossibles. Par ce qu’il est et par le contexte dans lequel il nous arrive, c’est un des ouvrages majeurs de l’automne, et de l’année.

 

Quelles belles vies pour un type qui a disparu des radars ! Un type nommé Vernon Subutex, anti-héros de la trilogie romanesque du même nom, expulsé de chez lui par les huissiers et contraint à l’errance. Parfois réel, il squatte chez des anciens amis, ou d’anciens clients de son magasin de disques. Parfois absent, bien que vivant, l’ex-disquaire est tantôt SDF tantôt zonard, tantôt DJ et quasi-gourou.
Publiée chez Grasset entre 2015 et 2017, la trilogie Vernon Subutex raconte son histoire. On le sait, elle valut à Virginie Despentes le plus gros succès de sa carrière (qui en avait déjà connu, notamment avec son roman précédent, Apocalypse Bébé, ou encore son essai paru en 2006, King Kong Théorie ; sans oublier bien sûr Baise-moi en 1993, devenu film à scandale en 2000).

Dix-huit mois après la série, diffusée sur Canal plus et réalisée par Cathy Verney (Despentes avait quitté le projet assez rapidement), Vernon Subutex revient en images. Après coup, évidemment, que Luz soit à la réalisation tombe sous le sens : l’ancien dessinateur de Charlie, où il tenait aussi la rubrique Musique, était DJ à ses heures, et est un enfant du même rock que l’autrice. Dans une interview à 20 Minutes, il racontait comment le choix de Despentes état tombé sur lui. Qui s’y est plongé pendant deux ans.

Adaptation


Virginie Despentes a travaillé avec lui le texte de l’adaptation. On retrouve ici toutes les dimensions de l’œuvre originelle. Epousant la langue énergique de l’écrivaine, Luz met parfaitement en partition le fil d’intrigue, les déambulations urbaines, les errances du héros au rythme de ses squats et de ses plans d’un soir.

 


 

Tous les personnages sont là : le fantôme Alex Bleach, mais aussi La Hyène (qui était l’héroïne de Apocalypse bébé, prix Renaudot 2010), Xavier, Sylvie, Lydia Bazooka, et les rencontres de trottoirs quand Subutex en arrive à faire la manche.
Si vous avez lu le(s) roman(s), vous savez que, le long de ses pérégrinations, le gars est poursuivi, car il possède un précieux enregistrement vidéo d’Alex Bleach, l’ancien ami de son ancienne bande, ami devenu superstar musicale, et dont le décès brutal ouvrait le roman. L’histoire avait une double intrigue, en double face :

  • Un : que contiennent ces enregistrements, où Subutex les a-t-il planqués ? La Hyène est là pour ça
  • Deux : les pérégrinations de notre homme, dont chaque « plan » de logement et chaque rencontre forment un portrait des différents protagonistes. C’est une peinture générationnelle : ces anciennes connaissances, perdues de vue pour la plupart, sont devenues trans, réac, hardeuse, chômeur, ou bien sont rangées des voitures


Ce monde perdu des enfants du rock, Luz le fait briller sans aucune nostalgie, mais avec force d’âme. Si vous n’aviez pas lu le(s) roman(s), préparez-vous à l’émotion. 


Incarnation


Bien que son travail eût commencé avant que la série ne soit diffusée, Luz avait un défi : faire oublier Romain Duris, qui y incarnait le héros. Son Vernon à lui est moins débonnaire, plus nerveux, plus volontaire, tout en se laissant un peu porter par le vent. Il colle mieux à l’esprit "Do It Yourself" du rock indé, et en cela correspond mieux au Vernon de Despentes. Il se rapproche du Gainsbourg de Joan Sfar, il pourrait aussi sortir d’un texte des Thugs. Il existe.

2015-2020. Cinq ans ont passé. Ce n’est rien, mais il s’en est passé des choses, dont certaines recoupent les thématiques et les débats qui sont ceux de Despentes. On pense à #MeToo bien sûr, mais aussi à la façon de représenter Paris après les attentats, et après les travaux d’Anne Hidalgo. Là aussi, Luz a su illustrer et transposé quelques donnes. On pense à cette scène où des propos anti-harcèlement sont tenues… par la chienne d’un ami « logeur » que promène Vernon. Des propos qui apparaissent dans des bulles en forme d’os. Une des trouvailles dingues, où l’on rit puis admire.
Autre exemple : le roman contenait cette réplique, tenue par une autre logeuse de notre gars, à propos du supposé enregistrement de Bleach : "Ça ne vaut rien, à moins qu’il n’y révèle qu’il était l’amant d’Hortefeux". En 2020, le nom de l’ancien lieutenant de Sarkozy frappe moins, aussi Luz l’a-t-il remplacé, justement, par celui de Sarkozy dans sa tirade.

Comme le fait tout journaliste en lisant / regardant une adaptation littéraire, j’ai lu l’album en comparant avec le roman. Mesurant la qualité de "montage" opéré par Luz. Qui a transposé quelques propos de personnages dans d’autres scènes que celles où elles se trouvent dans le texte d’origine. Il a vraiment mis les mains dans le moteur, pour réinventer, traduire, recomposer une histoire qui, à l’origine, était elle-même une narration en puzzle ; Virginie Despentes revendiquait s’être inspirée des schémas narratifs propres aux séries télé. Luz a recomposé, ré-équalizé. 

 


Nouvelles dimensions


Ce Vernon Subutex est la deuxième adaptation littéraire de Luz, après celle de Ô vous, frères humains d’Albert Cohen (Futuropolis, 2016).
 
On soulignera comme il se doit l’alternance entre des passages "ligne claire" et des séquences de digressions abstraites, ou très noires, ou très rock, ou très sexe, ou très arty. Comme dans deux autres ouvrages de Luz : Catharsis (Futuropolis, 2015) et Indélébiles (Futuropolis, 2018).


On admirera les scènes de sexe, superbes.

On appréciera les séquences "rewind" donnant la voix à Bleach. Elles rappellent les séquences avec la femme à la buche dans les saisons 1 et 2 de Twin Peaks.

C’est rageur, subversif, angoissé, électrique, un peu tordu et très tendre. C’est bourré d’empathie, blindé de désirs.

C’est un de ces ouvrages, aussi, qui montrent que la pop culture est une vie. 


C’est bien plus qu’une adaptation. C’est une réincarnation – une notion ô combien prégnante dans l’histoire du rock et des rock stars -. 


Pour finir, on précisera que ce n’est pas fini. On se doute bien, en effet, qu’il est impossible d’adapter les trois tomes de la trilogie romanesque en un seul volume graphique. Un second suivra. Celui-ci adapte la totalité du premier roman, et le début du deuxième.


 


Vernon Subutex – Première partie, par Luz et Virginie Despentes, Albin Michel BD, 304 p, 29.90 €, version numérique 20 €



A voir aussi :
Une des nombreuses interviewes que j'ai réalisées avec Virginie Despentes. Ici en 2010, à l'époque où je travaillais pour le site Rue89, à la parution d'Apocalypse Bébé


(Voir la vidéo) 



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