15 août 2013

Polar : le Poulpe, une certaine idée de la culture pop et de la littérature populaire

Dix-huit ans. Voilà dix-huit ans qu’il est le héros de près de 280 romans très inégaux, formant au final une série tout à fait ludique et potable de romans populaires.

Une série qui correspond à la politisation d’une génération (la mienne, celle qui arrive à la quarantaine). Une série qui correspond au renouveau de la mode du polar, en France, dans les années 1995.

Une série que, de fait, je suis autant que possible. Par goût, par fidélité de genre (littéraire), et parce que le Poulpe, c‘est une certaine idée de la culture pop dans la littérature populaire française.

 

Après le rappel des faits, la suite dans les idées. Voici un passage en revue des dernières aventures du Poulpe.

Il s’agira ici, non seulement de voir comment la série passe le temps, mais aussi comment, éminemment politique au départ, elle a suivi l’évolution politique française, mondiale, mais aussi l’avancée de la mondialisation libérale et… de la famille Le Pen en France. Nous avions vu précédemment que le personnage, comme les histoires dont il est le héros, sont moins radicaux qu’il y a dix-huit ans. Ils ont gagné en fatalisme ce qu’ils ont perdu en cynisme (ce dernier étant un ingrédient essentiel de l’humour noir dans le polar). Ce n’est pas forcément un mal : le Mal, justement, auquel il est confronté est de même nature (meurtres, viols, mais surtout fascistes ou délinquants en col blanc), mais il est plus fort puisque le monde ne va pas mieux. Alors, comme dans tous les bons polars, régler un petit rien ne change rien au grand tout. C’est pourquoi, de plus en plus, notre Poulpe ne résout rien. Il fait avancer les choses, et c’est déjà pas mal.

 

Le Poulpe au cirque, première

 

Comme sous la plume de l’ancien circassien (dans Archaos) Margot D. Marguerite. Dont « Pliera bien qui pliera le dernier » (mars 2013, 247 p, 8 €) est le troisième roman.

Rarement le Poulpe aura autant été dans le brouillard et le chaos : bitures, gnons, pertes de connaissances, bars, hosto, cages de garde à vue. Rarement ses bastons auront été ainsi contées, et ses scènes de sexe aussi étirées. Une histoire qui débute par une gueule de bois, puis une fascination pour une… contorsionniste de cirque, puis la disparition de celle-ci. Paumé en plein Lot, Lecouvreur trouve avec pleine le cirque Tsointsoin, son chef le clown Tagada, il trouvera d’autres circassiens tendance punks à chiens, plusieurs brigades de flics, et les trafics dans lequel est pris ce cirque. Ici, tout le monde a un double rôle, et bien sûr deux patronymes. Ici, Lecouvreur se fait journaliste, dans un de ces épisodes où il aura à) dealer avec son ennemi des Renseignements généraux : Vergeat.

 

Verdict :  peu engagé politiquement, cet opus vaut par son regard social, sa connaissance d’une certaine zone propre aux arts de la rue. L’auteur y ajoute une peinture saisissante des destins personnels qu’on trouve dans ce milieu artistique, destins qui sont, souvent, une somme de virages qui ne s’emboîtent pas toujours comme dans un jeu.
Littérairement, « Pliera bien qui pliera le dernier » est un des dix plus beaux épisodes de la série. Il oscille entre tendresse qu’on y a peu lu, un cynisme pas lu depuis « Vingt mille vieux sur les nerfs » de Jean-Paul Jody (2010) et un désespoir schopenhauerien déjà lu dans le super « L’évincé au fond du pouvoir » de Yan Molin (1999).

Il l’emporte d’emblée par une narration au présent, une écriture oscillant entre la féérie et le réalisme, l’invention et la description, l’argot et le lettré. Tout tient droit et tombe juste, sauf une scène de garde-à-vue trop longue. Nous sommes ici entre Audiard et Fellini. C’est digne d’une bonne Série Noire eighties, balafrée à l’humour et à l’intelligence du conte. Tout sonne juste, absolument tout. Des dialogues de compétition portent une intrigue bourrée de digressions, de considérations, de jeux de mots bien sentis, de cul-de-sac et de prises à parti du lecteur. Un niveau tel que marguerite peut se permettre de jouer avec des noms à la noix, dignes du mauvais San Antonio (le clown Tagada, le cirque Tsointsoin, un village au nom imprononçable). Si vous êtes fâché avec cette série, lisez Margot Marguerite, et vous y replongerez. Si vous aimez la littérature, lisez, lisez Margot Marguerite.

 

Le Poulpe au cirque, deuxième

 

De théâtre de rue il est un tout petit peu question ici : nous sommes à Nantes, la ville de Royal de Luxe . Dans « Aztèques Freaks » (janvier 2012, 223 p, 8 €), on retourne au cirque, et dès le titre vous devinez de quel genre. A force de côtoyer femmes à barbe, homme à trois jambes et deux sexes, homme à deux têtes, nains et géants, freaks classiques mais aussi freaks horribles, le Poulpe comme le lecteur en ont des hauts le cœur.

L’intrigue se déroule au tout début de l’affaire DSK, en mai 2011. Pendant ce temps, à Nantes, disparaissent un avaleur de grenouille et un lilliputien, tous deux membres de l’Olympic Circus, basé à Nantes et spécialisé dans les freaks.
Flics sur les nerfs, erreur sur le suspect, bientôt un journaliste assassiné, personnages aussi flous que le rôle de leur propre patron. Cet épisode vaut par l’ »ambiance, et par son rythme efficace et réservant un dénouement aussi surprenant que le milieu qu’il dépeint. Lecouvreur se verra ici embauché pour un numéro autour de la mer, un clin d’œil à Vingt mille lieues sous les mers, qu’il n’aura d’autre choix d’accepter.

 

Verdict :  écrit par Stéphane Pajot, journaliste au quotidien Presse-Océan (Loire-Atlantique), ancien guitariste auteur d’une trentaine d’ouvrages, ce Poulpe est entre l’intrigue policière et le clin d’œil au travail en immersion du journaliste allemand Günther Wallraff dans « Tête de Turc ». Agréable, plus encore pour les mordus de cirque et les Nantais, bien qu’on n’identifie pas assez ce qui mène me Poulpe dans cette histoire. Ce, ni politiquement ni « poulpesquement ».

 

Le Poulpe en Corse, première

 

Il aura fallu cet épisode (le n°281) pour qu’on s’en rende compte : en dix-huit ans, jamais le Poulpe n’est allé en Corse. Ecrit par Philippe Franchini, « Quatre Corses majeurs » (mai 2013, 192 p, 9.50 €), dernier épisode en date, l’y mène assez vite.


En plein mois de mars, un écrivain corse est retrouvé mort, dans l’eau d’Ajaccio, avec un trou au milieu du front. La thèse du suicide arrange toute le monde, à commencer par le flic ayant conclu l’enquête. Lecouvreur se fait ici professeur d’université d’origine corse, exerçant aux USA, venu écrire un livre sur le défunt confrère. Un confrère plus corsé qu’il n’en avait l’air : proche du FLNC avant de s’en écarter et de revenir changé, journaliste frayant contre eux qui contournent la loi Littoral, c’est pour sa dernière activité qu’il fut supprimé. Mais là, il vous faut tout lire et c’est tant mieux. A noter : ici aussi, on croise Vergeat.

 

Verdict :  s’il est obligatoire de lire « Pliera bien qui pliera le dernier », lire « Quatre Corses majeurs » est très utile. Parfaitement respectueux de la « Bible » de la série, il est le plus politique des derniers épisodes. De surcroit sur un thème, un lieu, et des bières (élément essentiel de la série) inédits. Le Poulpe va sur l’île sur un défi de comptoir : mettre à l’épreuve ses propres préjugés sur l’Ile de beauté. Le lecteur fait de même. Une intrigue tenue, des dialogues tous bien coupés, des retournements fondés : cet épisode est d’apparence classique, mais recèle bien des sens cachés. Pour des surprises de même.

 

Salauds de riches

 

Lauréat du Prix du Quai des Orfèvres 2010, Gilbert Gallerne est une des ces multiprises du roman de genre, en France. Auteur de romans d’horreur, d’anticipations, de thrillers, de récits criminels, il avait publié en 1998 un bien utile ouvrage qui me l’avait fait interviewer : « Je suis un écrivain : guide de l’auteur professionnel » (Eds Encrage). Gallerne a également traduit plusieurs best-sellers américains, comme « Danse avec les loups » de Michael Blake ou « Basic Instinct » (Basic Instinct, 1992), la novélisation du film de Paul Verhoeven par Richard Osborne.

« Les salauds du lac » (septembre 2012, 115 p, 8 €) nous mènent à Annecy, où Lecouvreur et sa Cheryl se trouvent. Pour des raisons différentes. Mais l’intrigue, qui en fait devient vite une course-poursuite, les transforment tous deux en proie d’une chasse privée, à laquelle s’adonnent régulièrement des (faux nobles) et (vrais) riches, tous salauds. Une chasse avec des cibles humaines. Ce qui mena le Poulpe là ? La disparition d’un type qui, comme lui, fit dans sa jeunesse un séjour au bataillon disciplinaire de l’armée, pour insoumission. Bien que d’idées inverses de celles du Poulpe, les deux avaient appris à se respecter. Aussi, quand il est un des trois cadavres repêchés dans le lac d’Annecy, notre Poulpe, touché dans son histoire, s’y rend.
Au menu : des fachos européens, des banquiers européens, des clubs d’influence. Une Cheryl, et une autre belle rousse pour le Poulpe. Une intrigue classique et efficace.

 

Verdict : on ne regrettera que l’écriture trop classique de Gallerne, qui libère peu de dialogues. Mais qui libère des descriptions précises, tenaces, et qui est à même de tenir en haleine une histoire à l’espace-temps très resserrée. Résultat : la course-poursuite est superbe. Gallerne respecte les éléments politiques, biographiques et poulpesques de la série.

 

Le Poulpe au cirque, dernière

« Viens poupoulpe » (janvier 2013, 119 p, 8 €) est un de ces épisodes infra-littéraires, comme le fut « Poulpe Fiction » d’Hubert Michel (2005). Le personnage y est aux prises avec une intrigue mince, mais surtout avec ses propres fantômes, et en somme avec lui-même. Voici que, peu avant des fêtes de fin d’années, Cheryl décide de lui offrir un séjour en amoureux à Venise. Elle a décidé d’emmener aussi… Jean-Bernard Pouy, « à qui tu dois beaucoup » lui dit-elle. Or, à Venise, Pouy doit enregistrer avec ses comparses radiophoniques une émission délocalisée de France Culture, « Souffler n’est pas jouer » (hommage au regretté Michel Boujut, dont c‘était le titre d’un roman paru chez Rivages en 2000). Mais dès l’arrivée du trio, l’animatrice est kidnappée en ville.
Surfant entre l’image et le réel, entre un auteur (Pouy) et son invention, Christian Zeimert s’amuse, dans une enquête dont s’occupe le commissaire Campana, lui-même création (véritable, c’est dans « Laguna Nostra », Robert Laffont, 2010) de Dominique Muller, autre personnage de cet opus !

 

Verdict :  Inventeur du Poulpe et auteur essentiel du genre en France, Pouy est un homme d’influence oulipienne revendiquée. En tant que tel, il participe à l’émission « Des papous dans la tête » sur France Culture, comme certains auteurs qu’il mena au Poulpe : Le Tellier, Vallet, Besnier, Jouet et… Zeimert. Ce dernier, peintre, participa au groupe Panique (Topor, Arrabal, Jodorowsky) dans les années 1960. Il fonda la belle revue Le Fou Parle (1977-1984), avec Jacques Vallet. Très bien. Mais ce Poulpe-là, non. Zeimert s’amuse, mais nous ennuie, dans un épisode trop abstrait pour avoir un sens en si peu de pages. Non, non, tout mais pas ça.

 

Bilan : « Pliera bien qui pliera le dernier »

 

Tous les épisodes du Poulpe sont publiés aux Editions Baleine.
Une cinquantaine de ces tomes est disponible en version numérique, pour 2,99 €. C’est le cas de tous ceux dont il est question dans cet article.

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